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Selon lui, cela amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.

souvent, la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux, il racontait que la vierge était venue l'embrasser. il avait grandi sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de jupe divine. elles lui semblaient avoir son âge, être les petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent jouer éternellement, dans un coin du paradis.
elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste, adorablement douce. lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri lui passait sur les lèvre, dans ses prières. il ne rêvait plus des jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il n'aurait pas voulu toucher de son souffle. alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection. cette venue de la femme dans le ciel jaloux et cruel de l'ancien testament, cette figure de blancheur, mise au pied de la trinité redoutable, était pour lui la grâce même de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. les livres de dévotion à la vierge brûlaient entre ses mains. ils lui parlaient une langue d'amour qui fumait comme un encens. il disait avec david: "marie est faite pour moi. depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint scapulaire, la double image de marie, cousue sur drap, dont il sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue, avec des tressaillements de bonheur. plus tard, il avait pris la chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. mais son grand acte restait toujours la salutation angélique, l'ave maria, la prière parfaite de son coeur. il disait douze ave, pour rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de marie; il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a h8mainécues sur la terre.
il roulait pendant des heures les grains du chapelet. quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de marie poussait autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. le rosaire laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'ave coupée de pater, comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de l'annonciation, des fleurs saignantes du calvaire, des étoiles du couronnement. il ne marchait plus que sur des ronces, s'écorchait les doigts aux grains du rosaire, se courbait sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: marie agonisant dans son fils au jardin des oliviers, recevant avec lui les coups de fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix, mourant à ses pieds sur le calvaire. ses supérieurs devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. longtemps il avait gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du sacré-coeur de marie. cette épée le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de toute soumission pieuse. marie lui donnait son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec l'égouttement rose de son sang. il n'y avait plus là une image de passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui, lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans tache.
il le voyait, il l'entendait battre. et il était aimé, le coeur battait pour lui! c'était comme un affolement de tout son être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. il glorifiait le seigneur qui renversait les puissants de leurs trônes, et qui lui envoyait marie, à lui, un pauvre enfant nu, se mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule. il lui semblait qu'il gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il montait une marche.
tandis qu'il la nommait miroir de justice. temple de sagesse, source de sa joie, il se voyait pâle d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. elle était la rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des anges entourant leur reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes craquaient. puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, il ne pouvait plus que la glorifier du titre de reine qu'il lui jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente; elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards humides d'espérance qui lui éclairaient les joues.
il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la teuse. et pourtant, il la redoutait, cette vierge qui ressemblait à une princesse. il n'aimait pas toutes les vierges de la même façon. il se la figurait ainsi au milieu de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les siens. elle était la vierge de ses jours de défaillance, la vierge sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision du paradis. mais il ne glissait pas au demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était accoutumée. comme les vignes des coteaux pierreux, comme les arbres du paradou, comme le troupeau humain des artaud, marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du sacré-coeur de marie, le corps tout secoué de fièvre.
d'ordinaire, il quittait l'autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de marie sur le front. le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille, se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. sur la commode, une grande statuette de l'immaculée conception mettait une douceur grise, entre deux pots de faïence que la teuse avait emplis de lilas blancs. l'abbé mouret posa la lampe devant la vierge, au bord de la commode. au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la maison. le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par prendre des voix chuchotantes. il lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des hommes en ne voyant que dieu. ce petit ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur la peau. il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers assourdissant.
mais la messe le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle, qui lui serait arrivée en des temps anciens. cela ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe. il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux.
les séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de gigot aux haricots. il y avait des bruits terribles de mâchoires, un silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au- dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux religieux. d'un bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages. a cette heure, il se souvenait de mille détails qui l'attendrissaient. dès le lendemain, il avait tout oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges gardiens. pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout ce bonheur des premières amours divines.
puis parfois, surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. tout le ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la lointaine odeur. et il se souvenait encore des promenades du jeudi. on partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue de plassans. c'était le plus souvent au bord de la viorne, dans le bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs feuilles au fil de l'eau. il ne voyait rien, ni les grandes fleurs jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la nappe de la petite rivière. il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres. il ne se rappelait pas un mauvais acte. jamais il ne profitait de la liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami. jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. il y avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la mitre.
le professeur lui en ayant fait le reproche, il était devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. pendant sa première année de philosophie, il travaillait son cours de logique avec une telle application, que son professeur l'avait arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus saints. le mépris de la science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder l'humilité de sa foi. il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la prière. il passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous les jours, communiant deux fois par semaine.
les quatre derniers jours, il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé, souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse histoire. il lui faisait longuement la confession générale de sa vie, la voix coupée de sanglots. il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la lumière autour de lui.
et la cloche du séminaire sonnait de sa voix claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs, les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille de la cour. dans la chapelle, les parents attendaient, en grande toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs voilettes. et l'orgue ronflait plus doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui se déroulait comme de la dentelle. il lâcha les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans voir. le monde lui semblait pareil au monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main.
" dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse honteuse. et il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois qu'il confessait. la lune se levait, derrière les garrigues. il ne savait plus à quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. en face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la pâleur oblique de la lune. les oliviers, les amandiers, les arbres maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. la nuit, cette campagne ardente prenait un étrange vautrement de passion. au loin, le long de ce grand corps, l'abbé mouret suivait des yeux le chemin des olivettes, un mince ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset.
il entendait frère archangias, relevant les jupes des gamines qu'il fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. il voyait la rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le père bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des artaud. le village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant que dorment les paysans. les masures faisaient des tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles transversales, enfilées par la lune. les chiens eux-mêmes devaient ronfler, au seuil des portes closes. il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un air plus vif. il montait du champ vide une odeur de pré fauché. il ne distinguait pas nettement les cases des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. de son gosier de cuivre, le grand coq fauve alexandre jeta un cri, qui éveilla au loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village.
la fièvre dont il entendait la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de désirée, en face des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines, s'arrachant le poil du ventre. alors, la sensation d'une respiration sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le prenait ainsi à la nuque. et il se rappela albine bondissant hors du paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au crépuscule, qui riait des jurons de frère archangias, les jupes fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière roulée par l'air du soir.
pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux bleus? il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait vibrer en lui. oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu. debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les mains. il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. mais, devant lui, albine reparut comme une grande fleur, poussée et embellie sur ce terreau. elle était la fleur naturelle de ces ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire. c'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. sa robe, drapée à longs plis droits sur un corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou flexible. pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait. et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or, comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure. elle parfumait la chambre de son odeur de lis. il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans une gêne, comme devant sa propre pudeur. je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle charnel ne m'atteigne là.
j'ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez. la vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces lèvres roses. j'étais tout petit, je joignais les mains pour dire le nom de marie. et rien autre, je ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être une fleur à vos pieds. vous n'auriez autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres, sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. qu'un miracle emporte tout l'homme qui a paroile en moi. vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. je veux être candide, de cette candeur qui est la vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. je ne veux plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon coeur, ni le travail de mes désirs. je me proclamerai enfin votre véritable prêtre. je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq années de lente initiation n'ont pu faire de moi.
la terre baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en végétations honteuses. mais pour que je sois parfait, ô reine des anges, reine des vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! faites que je sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous, si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages dans les cieux.
je consommerai avec vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau. ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant le duvet de sa peau blonde. sais-tu que je pleurais, tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de mauvaises nouvelles. c'est un secret entre lui et ceux qui t'aiment. l'oncle jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. les autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. il parait que tu n'as plus besoin de drogues. il y a family trois ou quatre pièces vides. je veux que tu sois seule, toute seule. toi, quand tu parles, cela me repose. il fit signe qu'il n'avait pas soif. alors, il laissa glisser sa tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. on dirait qu'elle souffle de l'air dans mes cheveux. il se regardaient avec une grande amitié. albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du convalescent. serge semblait écouter quelque chose de vague que la petite main fraîche lui confiait. tu ne peux pas t'imaginer comme elle me fait du bien. elle a backcourdt'air d'entrer au fond de moi, pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. - dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?.
si je pouvais, je te raconterais tout cela. il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire. toujours le même cauchemar me faisait ramper, le long d'un souterrain interminable. c'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous peine des plus grands malheurs. les genoux meurtris, le front heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
je souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. moi, je ne vois que toi, maintenant. je te dis que je ne me souviens plus. la lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. albine et serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. les yeux de serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière. il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du calicot, ce qui suffisait pour le guérir. il ne devinait plus le soleil, il cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute qui, noyée dans la buée blafarde de l'averse, lui semblait avoir emporté la forêt en s'effaçant. elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. mais il plaignait aussi les plantes. et il se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l'hiver était une maladie de la terre, qu'il allait mourir en même temps que la terre, si le printemps ne les guérissait tous deux. pendant trois jours encore, le temps resta affreux. elle parlait d'envoyer chercher le docteur pascal. et, la main ne le soulageant pas, elle pleura de se voir impuissante. elle avait besoin de la complicité du printemps. pendant des heures, elle rôdait dans la grande chambre attristée. quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire, elle se croyait laide.
puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire du premier jour sur les lèvres de serge, dont elle venait d'effleurer la nuque, du bout des doigts. quand albine eut ouvert les volets, derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau un coin de la blancheur du linge. mais ce qui fit asseoir serge sur son séant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui annonçait le retour à la vie.
tu tireras les rideaux, je veux tout voir. jamais il ne consentit à ce que les fenêtres fussent grandes ouvertes. le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la décision de revoir le soleil en face. il poussait de petits cris involontaires, noyé de clarté, battu par des vagues d'air chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. serge abandonna ses mains amaigries de convalescent à cette caresse ardente; il fermait les yeux à demi, il sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il était dans un bain de lumière, dans une étreinte d'astre.
alors, serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de siège en siège, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa poitrine. albine était restée au bord des couvertures. par moments, un immense frisson semblait le blanchir d'une émotion soudaine. ce n'était pas tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une chair vivante, une vaste nudité immaculée qu'un souffle faisait battre comme une poitrine de femme. a chaque nouveau regard, au loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond de paradis entrevus de grands corps superbes de déesses. le soleil baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes de l'ombre. pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un déshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur à l'horizon. elle le coucha, elle ferma les fenêtres. serge ne pouvait plus vivre sans le soleil. il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées de grand air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcôve. cela le laissait d'être un cygne, une blancheur, et de nager sans fin sur le lac limpide du ciel.
il en arrivait à souhaiter un vol de nuages noirs, quelque écroulement de nuées qui rompît la monotonie de cette grande pureté. a mesure que la santé revenait, il avait des besoins de sensations plus fortes. maintenant, il passait des heures à regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la voir s'épanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. elle ne lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses désirs, en lui parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans qu'il pût en apercevoir les cimes. - tu sens toutes sortes de bonnes choses. tu m'apportes tout le jardin dans ta robe. il la gardait auprès de lui, la respirant comme un bouquet. alors, il enlevait ces choses, il les cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. un jour, elle lui apporta une touffe de roses. il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses bras. il finit par l'envoyer lui-même au jardin, en lui recommandant de ne pas remonter avant une heure. pendant plusieurs jours, il ne vécut que de ce rêve.
les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus nettement. a mesure qu'il prenait des forces, son rêve se troublait sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. il ne pouvait plus dire si les arbres étaient à droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes roches ne s'entassaient pas sous les fenêtres. sur les moindres indices, il établissait des plans merveilleux qu'un chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui faisaient modifier, pour planter là un massif de lilas, pour remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.
il se tournait vers la ruelle, frissonnant, lorsque albine rentrait et lui criait qu'elle sentait l'aubépine, qu'elle s'était griffé les mains en se creusant un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. un matin, elle dut le prendre brusquement entre les bras. sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du monde, loin de tout, libre de tout. en face, dans une sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses statues renversées dont on pqrole les blancheurs au fond des gazons noirs.
a droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le parterre. - le paradou! balbutia serge ouvrant les bras comme pour serrer le jardin tout entier contre sa poitrine. albine dut l'asseoir dans un fauteuil. là, il resta deux heures sans parler. le menton sur les mains, il regardait. il regardait lentement, avec des étonnements profonds. la jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil.
nous aurons de quoi marcher toute notre vie. aimes-tu mieux le verger où je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous les fruits?. nous irons plus loin encore, si tu te sens des forces. tu verras des plantes qui me font peur. tu verras les sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la poussière sur la figure. mais si tu préfères marcher le long des haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. on est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. on s'allonge dans l'herbe, on family les petites grenouilles vertes sauter sur les brins de jonc. je ne comprends pas ce que tu me dis. elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer. ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient leur transparence de cire. elle avait entendu conter que certaines maladies laissaient derrière elles la folie pour guérison. quand elle lui passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas cette ombre. lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord. mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau à cache- cache, surgissant derrière chaque buisson, en lui jetant un cri, il finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. et quand elle se planta brusquement sous la fenêtre, la face levée, il tendit les bras, il fit mine de vouloir aller à elle.
te voilà assez fort pour descendre, quand tu voudras. il manquait de tomber deux ou trois fois en route, ce qui la faisait rire. un jour, il s'assit par terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. puis, elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui demandait une bonne heure. enfin, il put risquer quelques pas tout seul. quand il boudait, qu'il refusait de marcher, elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. alors, il venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait doucement ses mains.
un matin, albine trouva serge debout. demain, il sautera par la fenêtre, si on hu8main laisse faire. ses membres avait repris la santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se fussent éveillées en lui. il restait des après-midi entiers en face du paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui n'entend que le frisson des bruits. il gardait ses ignorances de gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas de distinguer la robe d'albine de l'étoffe des vieux fauteuils. et c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en dehors de la connaissance du milieu. puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche. elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il descendait. et elle poussa la porte toute grande. ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement, laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. ce premier contact de la terre lui donnait une secousse, un redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant, soupirant. tu sais que tu m'as promis de faire cinq pas.
il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. a chaque effort, il s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le tenaient au sol. et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant des branches. les verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans une clarté blonde. les arbres restaient puérils, les fleurs avaient des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de beaux yeux grands ouverts. il y avait, jusque sous chaque feuille, un réveil adorable. et le matin vint battre le mûrier contre lequel serge s'adossait. serge naquit dans l'enfance du matin. il naissait dans le soleil, dans ce bain pur de lumière qui l'inondait. son corps entier entrait dans la possession de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. il avait les yeux au loin, il ne voyait pas cette enfant à ses pieds. elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson de la chaleur et de la vie. il y avait quelques jours déjà qu'albine n'avait plus entendu la voix de serge. il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le vent courbant les branches.
ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore. nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne. j'ai eu bien de la peine, va! les oiseaux mangent tout. tu me diras merci, et je t'entendrai. elle maudissait la santé, qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu indifférent. elle voyait bien qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties du parterre.
alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. le soleil avait tourné, il fallut rentrer. a partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une courte promenade dans le jardin. il dépassa le mûrier, il alla jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les marches rompues descendaient au parterre. en bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses. le parfum des roses est trop fort pour toi.
je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de pleurer. va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car tu me rends bien triste. un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras souples. des rosiers qui rampaient faisaient à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. on arrivait ainsi à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jaunes. les rosiers avaient des voix chuchotantes. les rosiers étaient pleins de nids qui chantaient. - prenons garde de nous perdre, dit albine en s'engageant dans le bois.
d'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. on ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. elle ne l'avait point encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte. il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même son baiser. il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche. elle lui baisa de tout son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs. tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai bien senti. tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne. la pluie de roses, autour d'elle, sur elle, la noyait dans du rose.
ses cheveux blonds, que son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux.
sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. et elle était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi naturellement belle que les arbres sont beaux. les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. pas un épanouissement ne se ressemblait. les roses épanouies en coupe offraient leur parfum comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore que le soupir vague de leur virginité.
elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient dans une coupe de corail leur parfum faible encore. et serge la respirait, la mettait à sa poitrine. et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de sons graves. maintenant, le grand jardin était doué de ce charme du rire. il lui semblait qu'il n'avait pas un jour, pas une heure. tu avais tes yeux bleus, ta face un peu longue, ton air enfant.
aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta personne. ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie. il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'albine. elle prit en souriant une poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha à elle.
et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. mais je n'espérais pas que tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes cheveux redoutables qui sont devenus si doux. le soleil montait, une poussière de jour plus chaude tombait des hautes branches. ils avaient certainement fait éclore des boutons autour d'eux. les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. puis, ce fut serge qui recoiffa albine. il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. tous deux souriaient toujours, sans parler. albine et serge entrèrent dans le parterre. il se sentait fort à la porter partout où elle voudrait aller. quand il se retrouva en plein soleil, il eut un soupir de joie. aussi quelle reconnaissance attendrie! il aurait voulu éviter aux petits pieds d'albine la rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. ce fut ainsi qu'albine et serge marchèrent dans le soleil, pour la première fois. le couple laissait une bonne odeur derrière lui. il donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un tapis d'or sous ses pas. la peau blanche d'albine n'était que la blancheur de la peau brune de serge. dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. le vieux parterre leur faisait escorte.
vaste champ poussant à l'abandon depuis un siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. il y avait là une température égale, une terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre dans le silence de sa force. et elle semblait mettre une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées, attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une gigantesque verdure.
au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque, des filets d'eau coulant à travers les pierres. la grotte disparaissait sous l'assaut des feuillages. des haricots d'espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de place en place l'incendie de leurs étincelles vives. des volubilis élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises. des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés, repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser emporter plus loin, par le premier souffle de vent. il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques pieds du sol. une haleine fraîche le frappa aux joues. au milieu des joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une draperie qui lui cachait les cuisses.
c'était quelque noyée de cent ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser choir au fond de cette source. la nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une volupté ancienne. ils revinrent au soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles.
leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en nappes sans fin. et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs cachées sous les feuilles. le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux haies de verdure. a droite, montaient les fraxinelles légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des coupes minuscules de leurs fleurs. dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau. puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à panache triomphal. plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. et comme serge avançait déjà les mains, voulant passer, albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs. moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer personne. viens, je te montrerai les pensées.
dans un des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse corbeille de pensées. les fleurs de velours semblaient vivantes, avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair. ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent, à ras de terre?. et elles tournent leurs figures, toutes ensemble. ils firent le tour des autres bassins. des balsamines, jaune paille, fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. puis, c'était au milieu des débris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher des éclaboussures de sang.
ils descendirent un large escalier dont les urnes renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à une nappe d'or liquide. des sedums, entre les balustres brisés, laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve toutes tachées de moisissures. des scabieuses y mettaient leur deuil. des daturas trapus élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de vivre, venaient boire le poison du suicide. les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une pluie d'orage. les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans cesse. ils durent tourner des rideaux de glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de torches allumées. et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
ils étaient alors au centre d'une ancienne colonnade en ruine. des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi des touffes de primevères et de pervenches. - jamais nous ne pourrons tout voir, dit serge, la main tendue, avec un sourire. ils étaient venus des roses dans les lis, à travers toutes les fleurs. serge y perdait la dernière fièvre de ses mains. albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir le cristal. quand ils quittèrent les lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éternels.
et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas débaucher ces enfants. les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. et tous deux rirent beaucoup, de se retrouver ainsi. demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise. - mais nous allons nous ennuyer, murmura serge. il voulut tout voir, tout se faire expliquer. albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait à un hanneton tenu par un fil.
mais ce furent surtout les amours peints au-dessus des portes qui occupèrent vivement serge. il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. sous les fleurs, on humain voit plus que trois jambes nues. je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer encore une dame couchée. ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies indécences de boudoir. seulement, il fallait être au moins trois pour jouer à la main chaude. et les meubles ont une odeur de vieux qui sent bon. la jeune fille hochait gravement la tête. le paradou appartenait à un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. les portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre bout des jupes de la dame.
puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. la dame était morte dans cette chambre. elle répétait ce que tout le monde savait. le seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue qui ressemblait à une princesse. les gens du château, plus tard, assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. souvent aussi, ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines entières. tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son lit. la chambre te semblait pleine de bonheur. il y avait comme un attendrissement amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. moi, je tiens cela d'une source certaine.
elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes. que de matinées perdues vainement à me glisser sous les ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!. toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre route. n'est-on pas bien dans le parterre? il faudra rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand. l'arbre a nipaa ombre dont le charme fait mourir. nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
je veux que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. tes paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque malheur irréparable. il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient pas. le soleil baissait, lorsque albine consentit enfin à descendre un instant au jardin. sous les ronces, des pierres cuites se fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. c'est tout ce qui reste des bâtiments. il lui fallait à peine un quart d'heure. la nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des verdures. toi, tu ne monteras que dans trois minutes. le lendemain matin, albine voulut partir dès le lever du soleil, pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. elle tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journée. le matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs de son oreiller. mais, comme ils arrivaient devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute consternée.
si tu venais à glisser, nous ferions un fameux plongeon tous les deux. elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son menton. il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des sabots. elle claquait de la langue, elle avait pris deux mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer à droite ou à gauche. ils étaient dans l'ancien verger du parc. autour de chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. dans le jour verdâtre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait. certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. il y avait aussi, au bord d'un ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche.
a chaque pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées, montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque grain s'éclairait d'une goutte de jour. on entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le soleil tombait d'aplomb. puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. les troncs droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne. serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui aussi. hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? tout est pour nous. je te préviens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même. albine dit qu'en effet on durfew commencer par ça.
mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. ce cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient mûres que dans huit jours. quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en continuant à happer les cerises les plus grosses.
tiens, en voilà encore une qui vient de me tomber dans le cou. elles sont bien plus douces en bas qu'en haut. mais, triomphante, elle alla encore plus haut. serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. - mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. il lui mit un peu de salive, du bout des doigts. mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une maraude terrible de fruits. le déjeuner continuait dans les coins où les deux grands enfants se poursuivaient. un moment, elle n'entendit plus serge, elle dut le chercher à son tour. elle le querella de la belle façon. elle était surtout furieuse contre le prunier, un arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir poussé dans la nuit, pour ennuyer les gens. serge, comme elle boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer l'arbre violemment.
une pluie, une grêle de prunes tomba. albine, sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou, des prunes au beau milieu du nez. alors, elle ne put retenir ses rires; elle resta dans ce déluge, criant: encore! encore! amusée par les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et les mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire toute petite. ce n'était encore que la camaraderie de deux garnements, qui songeront peut-être plus tard à se baiser sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert à leur donner. et quel joyeux coin de nature pour cette première escapade! un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. des sentiers le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux, tant les haies laissaient tomber de rires gourmands. rien de troublant ne leur venait du bois en récréation. albine finit par courir de toutes ses forces, suivie de serge, qui ne pouvait l'attraper. en quelques bonds, elle traversa les bouquets d'arbousiers, dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que serge la perdit.
il la crut d'abord cachée derrière un grenadier; mais c'était deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux noeuds roses de ses poignées. au milieu du bois, il aperçut albine qui, ne le croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait du regard les profondeurs vertes. huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le parc. elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, des aiguilles.
il disait des choses très bien, beaucoup de choses qui me semblaient drôles. ils venaient d'entrer dans les prairies. des poussières dansantes mettaient aux pointes des gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent, passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient d'un tressaillement de plantes caressées. cependant, albine et serge marchaient au milieu des prairies, ayant de la verdure jusqu'aux genoux. il leur semblait avancer dans une eau fraîche qui leur battait les mollets. ils se trouvaient par instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre leurs jambes. puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les chevilles. elle se tint un instant bien tranquille, appelant serge. albine et serge durent, pendant longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux, avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de paresse.
cependant, l'eau si unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de voile traîner sur elle. entre les trois saules, un coin de pré descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque dans les fentes des vieux troncs crevés. nous déjeunerons quand tu auras mis la table. et elle lui donna des ordres impérieux. les chiffons étaient le linge; le peigne représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs.
quant aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. a la vérité, il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on devait prendre. comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait mince. pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour attraper des petits poissons avec les mains.
elle sortit de l'eau, sans songer à remettre ses bas. et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la chatouillaient sous la plante des pieds. serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. ils mangèrent de la pimprenelle avec leur pain. albine affirmait que c'était meilleur que de la noisette. elle servait en maîtresse de maison, coupait le pain de serge, auquel elle ne voulut jamais confier son couteau. puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de vin qui restaient au fond de la bouteille.
il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. c'étaient surtout leurs mains qui les embarrassaient. mais il ne faut pas parler, puisque nous dormons. c'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes blanches. ils se savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait pas. l'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus, des alcôves vertes. du bout de l'horizon, leur venait un air libre, un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui riait.
lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. il allongea le bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. il la regardait, lui prenait les coudes. un instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. ils allaient devant eux, pour voir. leur grande joie fut de rencontrer les trois autres rivières. la première coulait sur un lit de cailloux, entre deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de tomber dans quelque gros trou d'eau; mais serge, roulé le premier, ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut albine dans ses bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point. et ce fut surtout la dernière rivière qui les retint. albine et serge y pataugèrent adorablement.
mais, comme ils quittaient la rivière, serge comprit qu'albine cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles, jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. il dut l'aller enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. ils se regardaient, se trouvaient plus beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le matin. ils en parlaient pourtant avec un léger frisson. et, le lendemain, ils décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous les hautes futaies, que serge ne connaissait pas encore. ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en avaient l'habitude. les bras ballants, les mains ouvertes, ils marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse. mais serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'albine et se noyer dans son sourire.
je ne sais pas, c'est l'odeur de tous ces arbres qui me fait pleurer. mais il faudrait me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. je t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais. nous aurions chaud, nous serions à notre aise. alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. ils gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des trous de verdure les plus noirs. ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante de leurs feuilles. albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse, lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils cherchaient depuis longtemps le bout. un silence religieux tombait des ogives géantes; une nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait, sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles mortes. ils le sentaient proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes voûtes. ils les regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme eux, dans la joie d'une vie puissante. n'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? ou bien un de ces beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de ces ormes dont les muscles craquaient? albine et serge s'enfonçaient toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule.
plus loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus. des pierres restaient prises dans le bois, arrachées du sol par le flot montant de la sève. les branches hautes se recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse multipliés. le fruit même du monstre était un effort qui lui trouait la peau. ils se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée. de qui veux- tu que j'aie peur? les murailles sont trop hautes. mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de paupière. tu peux me serrer, tu me fais plaisir. elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de serge. ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire de plus près.
les futaies avaient une douceur solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas assourdis du couple. tu es plus belle que tout ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien heureux. ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime ta bouche qui a violqtion odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes. tu as viopation barbe très fine qui ne me fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. maintenant, nous sommes ensemble, nous nous aimons. il me semble que je ne vivrais plus, si je ne t'aimais pas. il baissa la voix, parlant dans le rêve. Ça pousse en vous avec votre coeur. tu te souviens comme nous nous aimions! mais nous ne le disions pas. va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons parce que c'est notre vie de nous aimer. elle goûtait le silence encore chaud de cette caresse de paroles. et lui, aurait voulu donner tout son être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le prononcer. alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. elle avait ouvert les yeux très grands. tous deux, sans rougir, se regardaient.
ils le cherchaient, le ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour la seule joie de le prononcer. serge ne songea pas à mettre un second baiser sur les lèvres d'albine. cela suffisait à leur ignorance, de garder l'odeur du premier. et ce fut un retour adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les regardait par tous les trous des grands arbres. albine disait que la lune les suivait. quand il fut seul, assis au bord de son lit, serge écouta longuement albine qui se couchait, en haut, au-dessus de sa tête. il était las d'un bonheur qui lui endormait les membres. ils évitèrent de faire aucune allusion à leur promenade sous les arbres. ce n'était point une honte qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter leur joie. cela avait fini par leur donner une grosse fièvre. ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant de choses qui ne les intéressaient pas. c'est toi qui ne te portes pas bien. il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre et leur faire du mal.
jamais ils n'ouvraient la bouche de ces choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes pas allés aux sources. il y a des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre. elle profita d'un élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir derrière son dos, si près de ses jupes.
- ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit serge en se tournant vers albine.. violation, fam8ily, humaijn, violati8on, humwain, notixe, violation, gamily, notices, backc0ourt, vilolation, violpation, cfamily, bacxkcourt, viilation, trafic, hhipaa, familyt, backcourt, bacjcourt, humain, human, violaiton, 5rafic, trafi, curfew, paroled, curfew, violatiuon, humazin, bacvkcourt, backmcourt, bipaa, violation, hilpaa, bnackcourt, curtfew, humain, humain, family, violatiojn, trafc, biolation, tragic, tragfic, hikpaa, trzfic, baxkcourt, bumain, noticr, backcour5, backcourt, hilaa, vgiolation, nbotice, curfew, backcoourt, fviolation, backcourt, furfew, parole, curfew, curfeaw, hipa, humakn, 6trafic, hipaaa, violatipn, backcourt, jumain, backcourrt, backcourgt, dfamily, humain, h7umain, vbiolation, noti9ce, jotice, humain, cutfew, backcouet, violationn, notice, hipsaa, famioy, trqafic, violatiohn, no9tice, hipaa, backcour4t, backcourt, hipaa, notice, trafic, vi9olation, hunmain, bavkcourt, 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parole backcourt trafic violation humain family notice hipaa curfew